UNE CIVILISATION DE LA PRÉSENCE ABSENTE
- drissboussaoud
- 17 juin
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Dernière mise à jour : 23 juin
Que devient une société lorsque la connexion remplace progressivement la présence ?
Une civilisation ne se définit pas seulement par ses institutions, ses technologies ou son économie. Elle organise aussi les formes de présence qui relient les êtres humains les uns aux autres. Alors que les sociétés numériques remplacent progressivement la coprésence par la connexion, une question nouvelle apparaît : que devient le cerveau humain lorsque les conditions de présence dans lesquelles il s'est développé pendant des millénaires se transforment ? Une réflexion sur la présence comme enjeu civilisationnel majeur du XXIe siècle.

Bien avant les neurosciences, les êtres humains semblaient déjà fascinés par une question particulière : peut-on devenir humain seul ?
Cette interrogation traverse les mythes fondateurs de nombreuses civilisations. Romulus et Rémus, abandonnés puis recueillis avant de fonder Rome. Moïse sauvé des eaux par la fille du pharaon. Et, plus près de nous, Victor de l'Aveyron — cet enfant des bois dont le cas allait passionner le Paris des Lumières tardives et poser, pour la première fois avec une certaine rigueur, la question de ce que la présence humaine fait à l'être humain. Derrière ces récits, une intuition étonnamment constante : l'être humain ne naît pas simplement humain. Il le devient au contact des autres.
Pendant longtemps, cette idée est restée dans le registre de la philosophie, de la religion ou de la littérature. Aujourd'hui, les neurosciences du développement, la théorie de l'attachement et les études sur les privations précoces lui donnent un contenu scientifique de plus en plus précis.
Les travaux sur les orphelins roumains, privés de stimulation relationnelle dans leurs premières années de vie, ont mis en évidence des altérations durables de l'architecture cérébrale. Les expériences de James Coan sur la régulation physiologique par la simple présence d'un proche ont établi que le cerveau humain traite la présence d'autrui non comme un luxe social, mais comme une condition de base de son fonctionnement. Esmaeili et ses collègues ont montré, plus récemment, que cette présence opère jusqu'au niveau synaptique, modifiant l'efficacité même du traitement neuronal.
Le cerveau humain se construit dans la présence. Et il continue de fonctionner à travers elle.
Mais si cette proposition est juste, une autre question apparaît — plus vaste, et peut-être plus troublante. Que devient une civilisation lorsque les formes de présence qui ont accompagné le développement humain pendant des millénaires commencent, pour la première fois, à se transformer à grande échelle ?
Les civilisations sont des architectures de présence
Nous décrivons habituellement les civilisations à travers leurs institutions, leurs croyances, leurs systèmes économiques ou leurs technologies. Ce sont des catégories utiles, mais elles masquent une réalité plus fondamentale.
Une civilisation organise des formes de présence. Elle détermine qui vit avec qui, qui grandit avec qui, qui travaille avec qui, qui prend soin de qui, qui peut compter sur qui. Les villages, les familles élargies, les places publiques, les marchés, les écoles, les lieux de culte, les ateliers — autant d'architectures invisibles qui définissent les conditions dans lesquelles les êtres humains se rencontrent, coopèrent, apprennent, transmettent et construisent leur existence.
Si le cerveau humain se construit dans la présence, alors les civilisations ne façonnent pas seulement les comportements ou les croyances. Elles participent indirectement à la construction même des cerveaux qui les composent.
Cette perspective n'est pas anodine. Elle permet de regarder des réalités aussi différentes qu'une agora athénienne, un monastère bouddhiste, une école coranique ou un open-space contemporain à travers une même grille de lecture : comment organisent-ils la question de qui est présent à qui, dans quelles conditions et à quelles fins ?
Pendant la plus grande partie de l'histoire humaine, ces architectures reposaient sur la coprésence physique. Les relations se développaient dans des espaces partagés. Les enfants grandissaient entourés de figures familières. Les apprentissages se transmettaient de corps à corps, de geste à geste, de regard à regard. Les activités essentielles de la vie — naître, apprendre, travailler, soigner, mourir — se déroulaient en présence d'autrui.
La présence n'était pas une question. Elle constituait le milieu même dans lequel la vie humaine s'organisait, aussi naturellement que l'air ou la lumière.
Nous savons qu'un enfant a besoin d'un environnement physique suffisamment sûr pour survivre, et d'un environnement biologique compatible avec la santé. Les recherches sur l'attachement et le développement suggèrent qu'il existe un troisième niveau, tout aussi fondamental : un environnement relationnel suffisamment riche, stable et prévisible pour permettre au cerveau de se construire.
De Rome aux métropoles
La fondation de Rome offre une image révélatrice de cette réalité. Lorsque les Romains racontaient leurs origines, ils ne commençaient pas par des lois ou des institutions. Ils racontaient une histoire de survie, d'abandon et de protection : deux nourrissons exposés sur les rives du Tibre, recueillis par une louve, puis par un berger. Ce qui frappe dans ce récit n'est pas seulement sa violence originelle, mais la chaîne de présences qui sauve ces deux êtres vulnérables et leur permet de devenir, finalement, les fondateurs d'une ville. Comme beaucoup de mythes fondateurs, l'histoire de Romulus et Rémus parle au fond de cela : de la manière dont des êtres fragiles trouvent les présences qui leur permettent de devenir pleinement humains.
Les grandes civilisations ont ensuite inventé des formes toujours plus complexes d'organisation collective — cités, empires, universités, hôpitaux, guildes, académies. Toutes peuvent être envisagées, sous un certain angle, comme des systèmes permettant d'organiser les rencontres, les coopérations et les formes de présence entre les individus. Même une ville, dans cette lecture, n'est pas seulement un ensemble de bâtiments et d'infrastructures : c'est une manière particulière d'organiser la densité, la proximité et la circulation de la présence humaine dans l'espace.
Une transformation sans précédent
Depuis quelques décennies, quelque chose de nouveau est apparu — quelque chose qui n'a pas de précédent dans l'histoire de notre espèce.
Pour la première fois, il est devenu possible de maintenir un grand nombre d'interactions sans partager le même espace. Nous pouvons collaborer sans nous rencontrer, apprendre sans être dans la même pièce, travailler sans lieu commun, entretenir des relations sans nous voir pendant des mois ou des années. Cette transformation est d'une portée considérable, même si elle s'est produite de manière si progressive et si naturelle qu'elle a souvent été absorbée sans être véritablement interrogée.
Pour la première fois dans l'histoire, les principales architectures de présence qui avaient accompagné l'évolution du cerveau humain commencent à être systématiquement remplacées — ou du moins complétées — par des architectures de connexion.
La différence peut sembler subtile. Elle ne l'est pas.
Quand la connexion remplace la présence
Un message peut transmettre une information. Une visioconférence peut transmettre une conversation. Un réseau social peut maintenir un lien. Mais ces signaux restent, par nature, des indices probables plutôt que des certitudes : un "vu", un statut "en ligne", une notification ne disent jamais avec certitude si l'autre est véritablement disponible — ils ne font qu'alimenter, à distance et de façon dégradée, la même estimation que le cerveau opère depuis toujours en présence physique. Mais ces dispositifs reproduisent-ils réellement toutes les dimensions de la présence humaine ?
Lorsque deux personnes partagent le même espace, leurs cerveaux échangent bien davantage que des mots. Les regards, les expressions du visage, les gestes, les silences, les rythmes corporels, les microajustements attentionnels et émotionnels participent en permanence à la relation. La coprésence physique déclenche une synchronisation physiologique mesurable — rythme cardiaque, conductance cutanée, activité neuronale — qui n'a pas d'équivalent exact dans les échanges médiatisés. Une grande partie de la régulation sociale, et notamment de la régulation émotionnelle, repose précisément sur ces mécanismes que les technologies numériques filtrent, compriment ou suppriment.
La question n'est donc pas de savoir si les technologies créent du lien. Elles en créent, et parfois des liens d'une richesse et d'une durabilité remarquables. La question est plus précise : quelles formes de présence ces dispositifs préservent-ils, quelles formes transforment-ils, et quelles formes rendent-ils progressivement plus rares dans l'expérience quotidienne des individus ?
Une expérience civilisationnelle sans témoin
Dans ce contexte, une donnée mérite d’être rappelée avec précision. Les travaux de John Cacioppo sur la solitude ont permis d’établir que la solitude subjective — le sentiment de ne pas être véritablement en présence des autres, même quand on leur parle — n’est pas seulement une expérience douloureuse. C’est un facteur de risque sanitaire mesurable. Une méta-analyse de Holt-Lunstad et ses collègues, portant sur plus de trois millions de participants, a montré que l’isolement social et la solitude augmentent le risque de mortalité prématurée d’environ 26 à 29 % — un effet comparable à celui de fumer quinze cigarettes par jour.
À l'échelle de l'évolution, cette transformation est extraordinairement récente. Quelques décennies représentent à peine un instant dans l'histoire d'un cerveau qui s'est façonné pendant des centaines de milliers d'années dans un environnement de coprésence quasi constante. Nous menons, sans l'avoir décidé ni même pleinement conscientisé, une expérience d'une ampleur inédite sur les conditions relationnelles du développement humain.
L'histoire du développement humain montre que certaines formes de souffrance ne résultent pas seulement de la présence d'expériences négatives : elles peuvent aussi émerger de l'absence de certaines expériences essentielles. De la même manière qu'une plante souffre non seulement d'un poison, mais aussi d'un manque de lumière, le cerveau humain semble affecté non seulement par les traumatismes qu'il subit, mais aussi par les formes de présence qui lui ont manqué.
Et nous observons déjà certains phénomènes qui méritent attention. Jamais les êtres humains n'ont été aussi connectés — et pourtant, les sentiments de solitude, d'isolement ou de vide intérieur occupent une place croissante dans les enquêtes épidémiologiques de nombreuses sociétés. Jamais il n'a été aussi facile de joindre quelqu'un à l'autre bout du monde — et pourtant, beaucoup de personnes ont le sentiment de manquer de présence. Non pas d'information, non pas de contact, mais de présence.
Il serait simpliste d'attribuer ce paradoxe aux seules technologies numériques. Les transformations urbaines, la mobilité géographique, l'effritement des structures familiales élargies y contribuent également. Mais il serait tout aussi imprudent de supposer que des changements aussi profonds dans les formes de présence n'ont aucun effet sur des cerveaux qui se sont construits, pendant des millénaires, dans un environnement relationnel radicalement différent.
La présence comme enjeu de civilisation
Pendant longtemps, la présence allait de soi. Aujourd'hui, elle devient visible précisément parce qu'elle change — et ce qui devient visible en changeant révèle souvent quelque chose d'essentiel sur ce qu'on n'avait pas besoin de nommer tant que cela durait.
Les questions qui se posent désormais dépassent largement les neurosciences. Elles concernent l'éducation : que se joue-t-il entre un élève et un enseignant qui ne peut être reproduit par un écran ? Le travail : que se perd-il, que se gagne-t-il dans l'effacement progressif du lieu commun ? L'urbanisme : pourquoi les villes qui favorisent les rencontres fortuites semblent-elles engendrer davantage de bien-être que celles qui les découragent ? La santé mentale : pourquoi la thérapie en présentiel conserve-t-elle, pour beaucoup de patients, une efficacité que la thérapie à distance ne reproduit pas entièrement ? Et, demain, les intelligences artificielles : que signifie la présence d'une entité qui répond, qui s'adapte, qui semble comprendre — mais qui n'est pas là ?
Derrière chacune de ces transformations, une même interrogation fondamentale : quelles formes de présence sont nécessaires au développement humain, à sa régulation émotionnelle, à sa capacité de vivre avec les autres ?
Ce que cela change — et ce que cela engage
Si le cerveau humain se construit dans la présence et continue de se réguler à travers elle, alors les transformations contemporaines des formes de présence ne constituent pas seulement un changement technologique ou social. Elles constituent un changement anthropologique. Peut-être même un changement civilisationnel au sens plein du terme : une transformation touchant aux conditions mêmes dans lesquelles les êtres humains deviennent ce qu'ils sont.
Les générations précédentes ont transformé leur environnement matériel — les sols, les eaux, le climat. La nôtre est en train de transformer, avec une rapidité sans précédent, l'environnement relationnel dans lequel les êtres humains vivent, apprennent, travaillent et construisent leur identité. Ces deux transformations sont également graves. Et tout comme la première a exigé que nous développions une pensée écologique de la planète, la seconde demande peut-être que nous développions une pensée écologique de la présence.
La question n'est pas de savoir s'il faut revenir en arrière — ce serait à la fois impossible et vain.
La question est plus simple, et plus exigeante : que devient une civilisation lorsque les architectures de présence qui l'ont façonnée pendant des millénaires sont progressivement remplacées par des architectures de connexion ?
C'est cette question que la dimension civilisationnelle du Cerveau de la Présence se propose d'explorer — non pas pour y répondre définitivement, mais pour apprendre à la poser avec la rigueur qu'elle mérite.
Pendant des siècles, nous avons transformé notre environnement matériel sans toujours en mesurer les conséquences. Nous transformons aujourd'hui notre environnement relationnel avec la même insouciance. La présence n'est peut-être pas seulement une expérience subjective ou une valeur morale — elle est l'une des ressources fondamentales dont le cerveau humain a besoin pour devenir pleinement humain. Si tel est le cas, la question cesse d'être seulement technologique, sociale ou politique. Elle devient civilisationnelle.
Références
Cacioppo, J.T. & Patrick, W. (2008). Loneliness: Human Nature and the Need for Social Connection. Norton.
Holt-Lunstad, J., Smith, T.B., Baker, M., Harris, T. & Stephenson, D. (2015). Loneliness and social isolation as risk factors for mortality: A meta-analytic review. Perspectives on Psychological Science, 10(2), 227–237.
Coan, J.A., Schaefer, H.S. & Davidson, R.J. (2006). Lending a hand: Social regulation of the neural response to threat. Psychological Science, 17(12), 1032–1039.
Esmaïli, A., Demolliens, M., Viersen, M., et al. (2025). Probabilistic inference of social presence across brain scales reveals enhanced synaptic efficacy. Communications Biology, 8, 1608.
Articles et liens à explorer
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L'attachement : une science de la présence
Comment la théorie de l'attachement peut être relue à la lumière de la présence.
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Dr. Driss Boussaoud — Le Cerveau de la Présence





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