LE CERVEAU DE LA PRÉSENCE
- drissboussaoud
- 22 juin
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 juin
Quand les neurosciences redécouvrent quelque chose d’évident
La simple présence d'autrui modifie la façon dont les neurones se recrutent, dont les réseaux cérébraux s'organisent, dont la cognition se déploie — sans interaction, sans communication, sans intention partagée. C'est le point de départ du projet Le Cerveau de la Présence : traiter la présence sociale non pas comme un contexte, mais comme une condition fondatrice du fonctionnement cérébral. Neurosciences, clinique, développement et dimension civilisationnelle.

L’expérience que tout le monde connaît
Vous entrez dans une pièce. Vous ne savez pas encore si elle est vide. Quelque chose, dans votre attention, change avant même que vous ayez regardé. Puis vous réalisez qu’une personne est là — ou que personne n’y est. Cette micro-expérience est banale. Elle est pourtant au cœur d’une question que les neurosciences ont longtemps négligée.
Nous savons tous faire la différence entre être seul et être silencieux avec quelqu’un. Dans un ascenseur, une salle d’attente, une bibliothèque, personne ne parle, parfois personne ne se regarde. Pourtant, le silence n’est plus le même. Quelque chose est déjà devenu social.
L’attention se réorganise discrètement. La conscience de soi devient légèrement plus vive. Le corps se cale sur un autre rythme.
C’est cette observation, à la fois évidente et largement inaperçue, qui est au point de départ du projet « Le Cerveau de la Présence ». Non pas une théorie abstraite, mais une question concrète : que fait votre cerveau avant que la relation commence ?
Ce que le cerveau social a apporté — et où il s’arrête
Depuis une trentaine d’années, les neurosciences sociales ont accompli quelque chose de remarquable. Elles ont montré que le cerveau humain est équipé de réseaux spécialisés dans le traitement de l’information sociale : percevoir les émotions d’autrui, comprendre ses intentions, se mettre à sa place, réguler ses propres réponses dans un contexte relationnel. Ce programme — souvent appelé le « cerveau social » — a produit des avancées majeures.
Mais ce cadre a une limite, et elle est structurelle. En se concentrant sur la cognition sociale — empathie, théorie de l’esprit, communication, interaction — il commence toujours après que quelque chose s’est déjà produit. Après que la présence a été enregistrée. Après que le cerveau a déjà reconfiguré ses réseaux en conséquence.
Le cerveau social nous explique comment nous interagissons avec les autres. Mais il ne nous dit pas ce que fait le cerveau avant que l’interaction commence.
C’est ce niveau plus fondamental que le projet « Le Cerveau de la Présence » cherche à explorer. Non pas en remplaçant le cerveau social, mais en posant une question qui le précède : où commence la socialité dans le cerveau ?
La présence d’abord — le cœur du projet
L’idée centrale est simple, même si ses implications sont larges. La simple présence d’autrui — sans interaction, sans communication, sans intention partagée — modifie la façon dont le cerveau fonctionne. Ce n’est pas un bruit expérimental. Ce n’est pas un contexte parmi d’autres. C’est une condition qui organise la cognition elle-même.
Le cerveau ne part pas d’un état « neutre solitaire » auquel il ajouterait une couche sociale. Il est déjà configuré par la présence ou l’absence d’autrui. Selon que quelqu’un est là ou non, ce ne sont pas exactement les mêmes populations neuronales qui sont mobilisées, les mêmes réseaux qui s’organisent, les mêmes ressources attentionnelles qui sont déployées.
Ce que le projet propose, c’est de traiter la présence sociale comme une variable fondatrice du fonctionnement cérébral — au même titre que l’attention ou l’arousal. Pas un simple contexte que l’on note en marge des expériences, mais une dimension sans laquelle les modèles de la cognition restent incomplets.
La présence n’est pas ce qui s’ajoute à la cognition. Elle est l’une des conditions dans lesquelles la cognition s’organise.
Ce cadre est porté par un article scientifique récemment déposé en libre accès sur OSF/PsyArXiv, et par une seconde version, plus modérée dans sa formulation, soumise à la revue internationale Frontiers in Psychology. Mais il dépasse ces deux textes : il est le fil directeur d’une plateforme, d’un livre en préparation, et d’une série d’articles en français.
Ce que la recherche montre — sans jargon
Trois séries de résultats, issus de travaux récents en neurosciences, donnent une assise empirique à cette proposition.
Des neurones « sociaux » et « asociaux ». Marie Demolliens a enregistré l’activité de neurones dans le cortex préfrontal de primates, pendant qu’ils effectuaient une tâche d’apprentissage — exactement la même tâche, seuls ou en présence d’un congénère. Résultat : la plupart des neurones enregistrés étaient sensibles au contexte social. Certains préféraient la présence, d’autres l’isolement. Et chaque population prédisait de meilleures performances dans son contexte préféré. La tâche était non sociale. C’est le cerveau qui, lui, était déjà configuré par la présence.
Des réseaux cérébraux qui se réorganisent. Des études d’imagerie montrent que la présence d’un pair modifie l’organisation des réseaux attentionnels à grande échelle — pas une augmentation généralisée d’activation, mais une reconfiguration fonctionnelle. Ce n’est pas « un peu plus d’arousal ». C’est une autre architecture de traitement.
Une efficacité synaptique augmentée. Un travail récent, publié dans Communications Biology, a montré que la présence sociale est associée à une augmentation de l’efficacité synaptique excitatrice — jusqu’au niveau de la synapse individuelle. La présence d’autrui modifie littéralement la façon dont les neurones communiquent entre eux.
Ces résultats ne sont pas anecdotiques. Ils suggèrent que la présence sociale n’est pas un « facteur de contexte », mais une variable structurante à tous les niveaux d’organisation du cerveau — du comportement à la synapse.
Ce que ça change — pour la clinique, le développement, la vie ordinaire
Si la présence organise la cognition, alors plusieurs questions familières se posent différemment.
En clinique, l’anxiété sociale, la déréalisation, l’hypervigilance peuvent être relues non seulement comme des problèmes de traitement cognitif de l’information sociale, mais comme des dérèglements de l’estimation de la présence elle-même. Le système sous-pondère un signal réel, ou surpondère un signal insuffisant — et cette erreur d’estimation organise tout ce qui suit.
En développement, le cerveau de l’enfant ne se construit pas dans un vide social. Il se calibre dans un monde peuplé d’autres dont la présence est plus ou moins fiable, plus ou moins prévisible. Ce que j’appelle les « histoires de présence » — la trace cumulative de nos expériences de présence et d’absence — laisse des empreintes durables sur la sensibilité du système.
Dans la vie ordinaire, pourquoi travaille-t-on différemment en open space et à la maison ? Pourquoi une téléconsultation médicale n’est-elle pas la même chose qu’une consultation en présentiel ? Pourquoi la présence d’un proche change-t-elle notre expérience de la douleur ou du stress ? La présence n’est pas une variable qualitative surajoutée à des processus qui seraient les mêmes sans elle. Elle en fait partie.
La présence a plusieurs visages — et plusieurs échelles
Le projet « Le Cerveau de la Présence » explore cette question sur plusieurs dimensions, dont certaines seront développées dans les prochains articles.
Les racines biologiques de la présence. La sensibilité à la présence d’un congénère ne commence pas avec l’homo sapiens. On la retrouve chez les primates, les rongeurs, les insectes sociaux — et même chez les bactéries. Le quorum sensing est un mécanisme par lequel une colonie bactérienne ne change de comportement que lorsqu’un seuil de présence est atteint. Avant le cerveau, avant le système nerveux, il y avait déjà la question : y a-t-il quelqu’un d’autre ici ?
La présence artificielle. Que se passe-t-il quand l’autre n’est pas humain ? Des robots humanoïdes modifient les performances cognitives de façon analogue à un observateur humain — sous certaines conditions. L’IA conversationnelle crée-t-elle une forme de présence ? Ces questions ne sont plus théoriques.
Le développement et les histoires de présence. Les expériences répétées de présence et d’absence au cours de la vie — qu’elles soient nourrissantes, imprévisibles, ou traumatisantes — façonnent la sensibilité du système à la présence tout au long de la vie. L’attachement, la solitude, l’isolement, le deuil peuvent tous se lire sous cet angle.
La dimension civilisationnelle. Nous vivons une transformation historique des conditions de présence. Le télétravail, les écrans, la médecine à distance, les réseaux sociaux modifient radicalement le paysage de présence dans lequel nos cerveaux fonctionnent. Une société qui retire la présence physique sans comprendre ce qu’elle retire neurologiquement prend un risque qu’elle ne mesure pas encore. C’est peut-être l’une des questions scientifiques et politiques les plus urgentes de notre époque.
Détecter la présence de l’autre : un mécanisme biologique conservé depuis les bactéries jusqu’au cortex humain. Pas une métaphore. Un fait du vivant.
psy-monde.com — et la suite
Le projet « Le Cerveau de la Présence » est porté par plusieurs supports complémentaires. L’article scientifique en libre accès, disponible sur OSF/PsyArXiv, pose les fondements théoriques et empiriques pour un lectorat de chercheurs et de cliniciens (lien en bas de page). La plateforme psy-monde.com est l’espace de vulgarisation et d’approfondissement en français — pour ceux qui veulent comprendre sans nécessairement lire un article scientifique. Un livre est en préparation.
Les prochains articles exploreront chacun des axes évoqués ci-dessus : la présence et l’anxiété, les racines évolutives de la présence, la présence artificielle et l’IA, la présence dans le développement de l’enfant, et la dimension civilisationnelle de notre transformation numérique.
Si vous reconnaissez dans ces questions quelque chose de votre expérience — comme clinicien, comme chercheur, ou simplement comme personne attentive à ce qui se passe dans une pièce quand quelqu’un y entre — bienvenue dans ce projet.
Références
Boussaoud, D. (2026). The Brain of Presence: A Foundational Framework for Social Neuroscience. Préprint OSF/PsyArXiv. osf.io/preprints/psyarxiv/tpnze_v2
Demolliens et al. (2017). Social and asocial prefrontal cortex neurons: a new look at social facilitation and the social brain. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 12, 1241–1248.
Monfardini et al. (2016). Others’ sheer presence boosts brain activity in the attention (but not the motivation) network. Cerebral Cortex, 26, 2427–2439.
Tricoche et al. (2025). Neural bases of social facilitation and inhibition. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 20, nsae079.
Esmaeili et al. (2025). Probabilistic inference of social presence across brain scales reveals enhanced synaptic efficacy. Communications Biology, 8, 1608.
Articles et liens à explorer
Présentation générale du projet et de la question qui en constitue le point de départ.
Comment les neurosciences sociales ont transformé notre compréhension du cerveau, et pourquoi la question de la présence pourrait compléter ce cadre théorique.
Pourquoi certaines expériences ordinaires — silence partagé, sentiment d'être observé, présence apaisante ou menaçante — peuvent nous aider à comprendre la place de la présence dans l'expérience humaine.
Dans un ascenseur, une salle d'attente ou un train, la simple présence d'une autre personne suffit souvent à transformer notre expérience.
Comment la théorie de l'attachement peut être relue à la lumière de la présence.
Vidéos, réflexions et explorations autour des neurosciences de la présence, de l'attachement, du développement et de la psychothérapie.
Dr. Driss Boussaoud — Le Cerveau de la Présence





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